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Les interstices professionnels : et si votre place se cachait entre les cases de la reconversion professionnelle ?

Personne face à plusieurs chemins dans un espace naturel ouvert, symbolisant l'exploration des interstices professionnels entre les options de reconversion professionnelle préétablies

Il y a quelques années, à la question "tu fais quoi dans la vie ?", je ne savais pas vraiment quoi répondre. Pas parce que je n'avais rien à dire, mais parce que ce que je faisais ne rentrait dans aucune case connue. Chercheure en anthropologie ? Consultante en études de marché ? Thèse sur la créativité du corps dans l'itinérance ? Danse contemporaine le week-end ?


Tout ça à la fois, en réalité. Mais "tout ça à la fois", ça ne se dit pas. Pas dans un couloir, pas sur un CV, pas à Parcoursup.


Pourtant, c'est précisément ce "tout ça à la fois" qui a donné naissance à ce que je fais aujourd'hui. Non pas en choisissant entre mes différentes facettes, mais en les laissant se croiser. En habitant les espaces entre les cases plutôt qu'en cherchant la bonne case à cocher.


Ces espaces, j'en ai fait un concept : les interstices professionnels.


Ce que la reconversion professionnelle ne devrait pas être


L'orientation telle qu'elle se pratique aujourd'hui — à 18 ans comme à 40 — fonctionne comme un catalogue. On présente les options disponibles. On aide à filtrer. On cherche LA bonne case. Sciences ou lettres ? Secteur public ou privé ? Rester dans son domaine ou tout changer ?

Ces rails ont une logique. Ils simplifient. Ils rassurent. Mais ils réduisent aussi le champ des possibles à ce qui existe déjà, à ce qui est déjà nommé, déjà reconnu. Ils ignorent tout ce qui se construit entre les cases.

La vraie question n'est pas "pourquoi faire ça ?" — une justification tournée vers le passé. C'est "pour quoi faire ?" — une orientation tournée vers ce qui fait sens, vers ce que l'on veut créer.

Ce glissement d'une lettre change tout.


Qu'est-ce qu'un interstice professionnel ?


En architecture, un interstice est l'espace entre deux éléments. Ni l'un, ni l'autre. Un espace propre, avec ses propres propriétés.

En termes professionnels, un interstice professionnel, c'est le lieu qui émerge quand plusieurs ressources apparemment disparates se rencontrent. Ce n'est pas une niche, pas un "couteau suisse". C'est quelque chose de plus subtil : une singularité qui ne pouvait naître qu'à cette intersection précise, avec cette personne précise, avec ce parcours précis.

Prenons deux exemples concrets.

Un directeur artistique dans l'audiovisuel, très engagé dans une association locale de transition écologique, formé aux techniques de facilitation créative dans son métier. À première vue, trois domaines sans lien apparent. Mais en les mettant en dialogue plutôt qu'en compétition, un projet émerge : coordinateur d'un tiers lieu à vocation d'incubation dans l'ESS. Un rôle qui n'existait pas dans son "catalogue" de départ. Un rôle qu'il fallait créer à l'intersection de ses ressources.

Autre exemple : une assistante de direction qui, à y regarder de près, ne s'épanouissait réellement que sur deux types de tâches — organiser les déplacements de son manager et contribuer à des événements internes. Pas parce qu'elle aimait "l'administratif" en général, mais parce qu'elle aimait le mouvement, la logistique humaine, le fait de mettre des personnes en relation dans un espace partagé. Le projet qui a émergé n'était pas "devenir assistante dans une meilleure entreprise", mais rejoindre une agence événementielle — avec une toute autre teneur de poste, une toute autre intensité relationnelle.

Dans les deux cas, l'interstice professionnel n'était pas à trouver dans un catalogue. Il était à créer à partir de ressources déjà là, souvent sous-estimées parce qu'elles n'entraient pas dans un intitulé de poste.


Mon propre interstice professionnel : le fil invisible d'un parcours non linéaire


Mes études en anthropologie des religions portaient sur les phénomènes de syncrétisme culturel — comment des traditions différentes se rencontrent et créent quelque chose de nouveau. La méthode de terrain que j'y ai développée — observation in vivo, interviews en profondeur, animation de groupes — s'est ensuite transférée naturellement vers les études de marché. Puis, dans les années qui ont suivi, côté annonceur : je ne réalisais plus les études moi-même, je décidais quelles études mener, à quel moment, selon le plan marketing. Le regard s'était élevé. Le métier avait muté.

En parallèle, pendant toutes ces années en entreprise, je me suis formée aux techniques de créativité — des outils que j'allais mobiliser bien plus tard dans mon propre travail d'accompagnement. J'ai aussi continué à marcher, en mode randonnée, et à pratiquer la danse contemporaine. Ces pratiques n'étaient pas "à côté" de ma vie professionnelle. Elles l'irriguaient, sans que je le nomme encore ainsi.

Et puis la thèse. Une dizaine d'années plus tard, j'ai décidé de retourner à la recherche pour étudier ce qui m'avait toujours fascinée : les personnes qui partent marcher longuement, traverser un continent, un pays, un territoire. Ce que j'ai compris à travers ce travail, c'est que ces pratiques d'itinérance créent des conditions très particulières — la lenteur, le corps en mouvement, la disponibilité à l'inattendu — qui déclenchent des processus créatifs profonds. Et que ces processus sont souvent à l'origine de changements de vie significatifs au retour, dont des reconversions professionnelles. Le corps qui marche pense. L'itinérance génère.

Ce que je fais aujourd'hui — observer, interviewer, analyser, animer des techniques créatives, accompagner des personnes en transition — n'est pas la somme de ces expériences. C'est ce qui est né entre elles. Mon propre interstice professionnel.

Ce n'était pas un interstice à occuper. C'était un interstice à créer.


La marche comme outil d'exploration du champ des possibles


On peut se demander : comment accéder à cet interstice ? Comment le percevoir, alors qu'il n'est pas encore nommé, pas encore visible ?

C'est là que la marche d'inspiration joue un rôle que les outils purement analytiques ne peuvent pas jouer. Quand on marche en silence dans un environnement naturel, le mode "contrôle" du cerveau se met en retrait. Les catégories se dissolvent. Ce qui semblait contradictoire peut commencer à coexister. L'inattendu entre.

La marche ne donne pas de réponses toutes faites. Elle crée les conditions pour que des connexions inédites puissent émerger — entre des compétences qu'on n'associait pas, entre des désirs qu'on n'osait pas formuler ensemble, entre des ressources qu'on minimisait parce qu'elles ne rentraient pas dans un intitulé de poste.

C'est ce que j'appelle la créativité générative : non pas résoudre le problème de l'orientation, mais créer l'espace où votre singularité peut émerger.


Ce que vos multiplicités disent de vous


La grande erreur de l'orientation — à 18 ans comme à 40 — est de traiter les multiplicités comme un obstacle. On aime les sciences et l'art ? On veut la stabilité et l'aventure ? On est à l'aise dans l'analyse rigoureuse et dans la relation humaine ? Ces rails nous demandent de choisir. De trancher. D'être "cohérent·e".

Mais ces multiplicités ne sont pas un bug. Ce sont les ingrédients de l'interstice professionnel.

L'inventaire MBTI et le test RIASEC, que j'utilise dans mon accompagnement, ne servent pas à enfermer dans un profil. Ils servent à révéler la combinaison unique de tendances qui définit chaque personne — et à partir de là, à explorer quels types d'environnements, de rôles, de missions peuvent en tirer le meilleur. Combinés à des processus créatifs comme l'écriture libre, le dessin intuitif ou la cartographie sensible, ils permettent de travailler avec les multiplicités plutôt que contre elles.

C'est précisément là, à l'intersection de ressources apparemment disparates, que se trouve la singularité professionnelle. L'interstice qui n'appartient qu'à soi. Et qu'il faut créer.


Pour aller plus loin


Si vous souhaitez en savoir plus sur la méthode Art de l'Itinérance et sur la façon dont un parcours non linéaire peut devenir une ressource, vous pouvez écouter le dernier épisode du podcast RELIER, animé par Sandra Fillaudeau : Chiara Kirschner — L'art de l'itinérance pour décider.

Pour les parents de lycéen·ne·s en Terminale dont Parcoursup approche, notre module d'orientation scolaire — basé sur l'inventaire MBTI, le test RIASEC et des processus créatifs — propose d'accompagner les choix d'orientation par la créativité générative plutôt que par l'élimination.

Pour les adultes en questionnement professionnel, notre bilan de compétences travaille précisément sur ces multiplicités, pour faire émerger la singularité professionnelle de chacun·e.


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