Orientation professionnelle et burn-out : ce lien invisible qui détermine votre santé mentale au travail
- Chiara Kirschner

- 30 janv.
- 8 min de lecture

Le burn-out résulte d'un déséquilibre entre demandes et ressources au niveau professionnel. C'est ce que nous montrent les travaux en psychologie du travail. D’un côté de la balance : hyperactivité, sur-identification au travail, ambitions élevées, perfectionnisme, restructuration, conflits, ambiguïté de rôle, charge émotionnelle et charge de travail élevées. De l’autre : soutien des proches, vie privée équilibrée, estime de soi, compétences émotionnelles, sécurité d'emploi, autonomie, sens, soutien au travail, récompenses.
Mais ce qu'on dit rarement, c'est qu'une partie de ce déséquilibre se construit bien avant l'entrée dans la vie professionnelle. Dès l'orientation.
En France, un salarié sur quatre se déclare en mauvaise santé mentale. Les maladies psychiques reconnues d'origine professionnelle ont explosé de 25% en 2023. La santé mentale est devenue le premier poste de dépenses de l'Assurance-maladie : 23 milliards d'euros par an. L'absentéisme a bondi de 31% depuis 2019.
Ces chiffres ne tombent pas du ciel. Ils racontent une histoire complexe où se mêlent des facteurs organisationnels, économiques, sociaux... et biographiques. Parmi ces facteurs biographiques, l'orientation joue un rôle souvent invisible mais déterminant.
Et si le burn-out était, dans certains cas, le symptôme tardif d'une orientation qui n'a jamais vraiment correspondu à qui vous êtes ?
Les facteurs externes du burn-out : un déséquilibre professionnel
Avant d'aborder le rôle de l'orientation, posons le contexte. Le burn-out n'a pas qu'une seule cause. C'est un phénomène multifactoriel qui résulte d'un déséquilibre entre ce que le travail demande et ce que vous avez comme ressources pour y faire face.
Les facteurs de stress au travail (plutôt externes) :
Hyperactivité imposée par l'organisation
Sur-identification au travail encouragée par la culture d'entreprise
Ambitions élevées dans un contexte de compétition
Perfectionnisme valorisé comme norme
Restructurations à répétition
Conflits au travail
Ambiguïté ou conflit de rôle
Charge émotionnelle élevée (notamment dans le soin, l'éducation, le social)
Charge de travail élevée
Les ressources protectrices (plutôt internes et relationnelles) :
Soutien des proches et de la famille
Vie privée équilibrée
Estime de soi solide
Compétences émotionnelles développées
Sécurité d'emploi
Autonomie et contrôle sur son travail
Sens donné à son activité
Soutien du supérieur et des collègues
Récompenses (salaire, reconnaissance, promotion)
Ce déséquilibre ne se crée pas du jour au lendemain. Il se construit progressivement, sur 6 mois à 1 an et demi. Pendant cette phase de résistance au stress, vous n'existez plus qu'à travers les problèmes. Vous vous sentez impuissant·e, incompétent·e. Puis, d'un coup : le "OFF". La chute. Et il faut en moyenne 8 mois pour avoir à nouveau envie de retravailler.
Comment une mauvaise orientation professionnelle amplifie ce déséquilibre
Mais revenons en arrière. Bien avant cette phase de résistance au stress, bien avant l'entrée dans un environnement de travail délétère, il y a un moment clé : l'orientation.
Inadaptation de l' orientation professionnelle et burn-out ne sont pas systématiquement liés. Mais elle peut considérablement fragiliser certaines des ressources protectrices listées plus haut.
Comment ? En créant dès le départ une inadéquation profonde entre qui vous êtes et ce que vous faites.
Une orientation décidée sur des critères qui ne vous appartiennent pas :
→ Les notes : "Tu es fort·e en maths ? Fais ingénieur·e."
Mais être fort·e en maths ne dit rien de votre besoin d'autonomie, de votre rapport au collectif, de votre tolérance au stress, de ce qui vous donne le sentiment d'être vivant·e, de votre capacité à gérer la charge émotionnelle.
→ Les attentes familiales : "Mes parents ont payé mes études, je ne peux pas les décevoir."
Cette dette symbolique construit une relation au travail basée sur la validation extérieure plutôt que sur la cohérence intérieure. Vous travaillez pour prouver. Pas pour vous épanouir. L'estime de soi, ressource protectrice majeure, s'en trouve fragilisée.
→ La pression sociale : "Tout le monde me dit que c'est une bonne situation."
Mais une "bonne situation" qui ne correspond pas à votre fonctionnement profond devient une cage dorée. Dans cette cage, le sens disparaît. Et sans sens, une autre ressource protectrice s'effondre.
→ L'absence de questionnement sur soi : On ne vous demande jamais "Comment tu fonctionnes ? De quoi as-tu besoin pour te sentir bien au travail ? Qu'est-ce qui a du sens pour toi ?" On vous demande "Quelle filière choisis-tu ?"
Comme si le sens, l'estime de soi, la connaissance de ses besoins pouvaient venir après. Comme si on pouvait construire une vie professionnelle épanouissante sans se poser ces questions fondamentales.
Les profils à risque : quand l'orientation amplifie la vulnérabilité
Certains métiers affichent des taux alarmants : plus de 30% de salariés en mauvaise santé mentale dans l'hébergement, la restauration, le médico-social. Mais le travail créatif et intellectuel n'est pas épargné. Au contraire.
Pourquoi ? Parce que ces métiers attirent des profils particuliers :
Engagés, passionnés, autonomes, avec une grande capacité de travail
Perfectionnistes, avec un besoin intense de reconnaissance
En quête de sens
Ces profils possèdent déjà certaines ressources protectrices (compétences émotionnelles, quête de sens). Mais s'ils sont mal orientés, ces mêmes ressources peuvent se retourner contre eux : le perfectionnisme devient une exigence écrasante, la passion devient surinvestissement, la quête de sens devient souffrance quand le sens est absent.
La fatigue cognitive survient au bout de 6 heures pour le travail intellectuel, contre 8 heures pour le travail manuel. Mais personne ne vous le dit à 18 ans. On vous oriente vers des études exigeantes sans vous préparer à gérer l'intensité cognitive qui vous attend, sans vous aider à identifier vos besoins de récupération.
L'engrenage : inadaptation de l'orientation professionnelle et burn-out
Voici comment une orientation inadaptée, couplée à des facteurs organisationnels délétères, peut conduire au burn-out :
1. Orientation déconnectée de votre fonctionnement profond
Vous choisissez (ou on choisit pour vous) une filière sans vraiment comprendre comment vous fonctionnez, ce dont vous avez besoin, ce qui fait sens pour vous.
2. Entrée dans un environnement de travail non adapté
Votre métier ne correspond ni à votre besoin d'autonomie, ni à votre mode de fonctionnement, ni à vos valeurs. Vous vous sentez décalé·e.
3. Fragilisation de l'estime de soi
Comme vous ne trouvez pas naturellement votre place, vous doutez. L'estime de soi, ressource protectrice, s'effondre.
4. Compensation par surinvestissement
Pour rattraper ce décalage, vous compensez. Vous travaillez plus. Plus longtemps. Plus intensément. La sur-identification au travail s'installe.
5. Construction d'une relation toxique au travail
"Si je veux y arriver, je dois travailler tout le temps."
"Si je n'y arrive pas, c'est que je ne travaille pas assez."
Votre valeur devient mesurée à votre capacité d'encaisser.
6. Perte progressive des autres ressources protectrices
La vie privée n'est plus équilibrée
Le soutien des proches s'étiole
Les compétences émotionnelles sont dépassées
Le sens disparaît totalement
7. Exposition maximale aux facteurs de stress
Sans ressources protectrices suffisantes, vous êtes désormais vulnérable à tous les facteurs de stress externes : restructurations, conflits, charge de travail, ambiguïté de rôle...
8. Manque de récupération
D'abord, vous manquez de temps. Puis, quand le stress devient chronique, vous perdez la capacité de récupérer. Insomnie. Angoisse. Baisse des ondes alpha. Plus de restauration des fonctions cognitives.
9. Phase de résistance au stress (6 mois à 1 an et demi)
Vous n'existez plus qu'à travers les problèmes. Sentiment d'impuissance. Incompétence. Parfois, pensées suicidaires.
10. Le "OFF"
La chute. La crise.
11. Récupération longue
8 mois en moyenne pour avoir à nouveau envie de retravailler.
Comment une meilleure connaissance de soi dès l'orientation peut renforcer les ressources protectrices
Revenons à la balance. Si une orientation inadaptée fragilise vos ressources protectrices, alors une orientation fondée sur une vraie connaissance de vous-même peut, au contraire, les renforcer dès le départ.
Une orientation bien menée ne consiste pas à trouver LA bonne case. Elle consiste à créer un espace où vous pouvez explorer :
Comment vous fonctionnez : Comment vous vous ressourcez ? Comment vous prenez vos décisions ? Quel type d'environnement vous permet de vous épanouir ? Quelle est votre tolérance au stress ?
Vos intérêts professionnels profonds : Activités concrètes et manuelles ? Travail intellectuel et analytique ? Création artistique ? Relations d'aide ? Organisation et gestion ? Influence et persuasion ?
Vos besoins intérieurs : Besoin d'autonomie ? De sécurité ? De reconnaissance ? De collaboration ? De solitude ?
Ce qui fait sens pour vous : Quelles valeurs ? Quel impact ? Quelle contribution ?
Des outils comme le MBTI et le RIASEC permettent justement d'explorer ces dimensions. Pas pour enfermer dans des cases, mais pour révéler ce qui, sinon, reste invisible.
Combinés à des approches créatives – marche d'inspiration, cartographie sensible, ateliers d'écriture – ces outils mobilisent aussi l'intelligence émotionnelle, l'intelligence corporelle et sensorielle. Parce que l'orientation n'est pas qu'une question de logique. C'est aussi une question de sentiment d'alignement, de besoins intérieurs, de résonance profonde.
Une orientation fondée sur la connaissance de soi renforce dès le départ :
L'estime de soi : Vous choisissez en cohérence avec qui vous êtes
Le sens : Vous savez pourquoi vous faites ce que vous faites
L'adéquation avec l'environnement : Vous identifiez les contextes de travail qui correspondent à votre fonctionnement
La vie privée équilibrée : Vous ne compensez pas un décalage professionnel par surinvestissement
Ces ressources protectrices, renforcées dès 18 ans, vous protégeront bien mieux face aux inévitables facteurs de stress que vous rencontrerez dans votre vie professionnelle.
Quand le déséquilibre est déjà installé : reconstruire les ressources protectrices
Mais que faire quand on a 40 ans et que le déséquilibre est déjà là ? Quand les ressources protectrices se sont effritées ? Quand on est en plein burn-out ou en phase de résistance au stress ?
Il est possible de reconstruire ces ressources. Et c'est souvent en travaillant sur plusieurs dimensions à la fois : l'environnement de travail, mais aussi l'orientation professionnelle, la connaissance de soi, la compréhension de son fonctionnement.
Un accompagnement bien mené permet justement de travailler sur ces différentes dimensions. Pas seulement pour faire le point sur des compétences techniques, mais pour :
1. Comprendre votre relation au travail et reconstruire l'estime de soi
Qu'est-ce qui vous "valide" ?
Sur quoi construisez-vous votre estime de vous ?
Quand cette relation toxique au travail a-t-elle commencé ?
Pourquoi ?
2. Identifier les facteurs de stress spécifiques à votre situation
Quels sont les éléments organisationnels délétères dans votre environnement actuel ?
Lesquels sont modifiables ? Lesquels ne le sont pas ?
3. Reconstruire le sens
Qu'est-ce qui a vraiment du sens pour vous ?
Quelles sont vos valeurs profondes ?
Quel type de contribution voulez-vous apporter ?
4. Faire exister ce qui rumine à l'intérieur
L'une des premières étapes face au burn-out, c'est de verbaliser. Coucher sur papier. En parler dans un cadre sécurisé. Sortir de l'isolement.
5. Mobiliser l'intelligence émotionnelle et corporelle
Processus créatifs : écriture libre, dessin intuitif, marche d'inspiration. Parce que parfois, les mots seuls ne suffisent pas. Parce que le corps pense aussi. Parce que marcher dans la nature, loin du bureau, loin des écrans, permet de reconnecter cette intelligence corporelle et sensorielle que le burn-out a court-circuitée.
6. Identifier un environnement de travail adapté à votre fonctionnement
Pas seulement "quel métier", mais aussi :
Quel type d'organisation ?
Quel degré d'autonomie ?
Quel type de management ?
Quelle charge cognitive supportable ?
Quel équilibre vie pro / vie perso nécessaire ?
7. Construire un projet de reconversion réaliste
Qui prend en compte à la fois vos aspirations ET la nécessité de sécurité économique. Parce que la précarité est elle-même un facteur de stress majeur.
Février 2026 : prévenir ou reconstruire, les deux sont possibles
La santé mentale au travail a été la grande cause nationale 2025. Les chiffres sont alarmants. Le déséquilibre entre demandes et ressources au niveau professionnel s'aggrave.
Mais plutôt que d'attendre la catastrophe, deux leviers d'action existent :
Prévenir dès l'orientation : En renforçant les ressources protectrices dès 18 ans. En construisant une meilleure connaissance de soi. En choisissant un environnement de travail adapté à son fonctionnement. En intégrant le sens dès le départ.
Reconstruire après le déséquilibre : En travaillant sur les différentes dimensions du burn-out. En identifiant les facteurs de stress spécifiques. En reconstruisant les ressources protectrices (estime de soi, sens, compétences émotionnelles). En réorientant vers un environnement de travail plus adapté.
Car à la fin, ce n'est pas le travail qui épuise.
C'est l'impossibilité d'être soi-même au travail.
Pour aller plus loin
Si vous êtes lycéen·ne en Terminale et que Parcoursup approche, vous pouvez découvrir notre bilan d'orientation scolaire basé sur le MBTI, le RIASEC et les processus créatifs.
Si vous êtes adulte en questionnement professionnel, en phase de résistance au stress ou en sortie de burn-out, vous pouvez découvrir notre bilan de compétences qui travaille sur ces différentes dimensions.
Sources
Ipsos pour Qualisocial, Ministère du Travail, Sénat, Assurance Maladie, Welcome To The Jungle, AGEFIPH




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