La métaphore de l’itinérance

Mis à jour : 17 sept. 2020



Eté 2010, Toulon, piste cyclable, je fais du vélo le long de la côte. Je reçois un sms de ma maman, qui m’annonce que le seul article scientifique que j’ai jamais publié, en 1996, est cité dans un ouvrage qui vient de recevoir un prix, organisé par une amie à elle. Il s’agit d’un article sur le pèlerinage comme moyen de construction d’une identité collective, au delà de la fonction purement religieuse.


Automne 2012, Annecy, ma vie a déjà considérablement changée. J’ai déménagé, je me suis remariée, j’ai quitté mon job chez L’Oréal, j’ai créé une société de conseil et je me suis inscrite en Doctorat. Je veux comprendre pourquoi nous faisons des randonnées, des trekkings, du cyclotourisme, bref qu’est-ce qu’il y a derrière ces pratiques itinérantes, au delà du loisir?


Juin 2017, Grenoble, je soutiens ma Thèse devant le jury. Selon le Président du Jury, j’aurais trouvé une dimension initiatique derrière l’itinérance. Presque spirituelle. Entretemps, j’ai beaucoup évolué sur le plan personnel et donné de plus en plus de place dans ma vie à la méditation, au yoga, aux différents traditions spirituelles.


Je ne sais pas où tout cela me mène. J’aurais tellement aimé devenir chercheuse, mais je n’arriverai pas à trouver une place pour mes recherches interdisciplinaires et toujours à la limite du développement personnel, quand bien même étayé à la manière académique. En revanche, j’arriverai à traduire mes résultats de ma thèse en une méthode de gestion créative de projet professionnel, de ou dans l’entreprise: de création, d’orientation professionnelle, d’innovation.


Janvier 2020. Je ne suis pas et ne serai pas chercheuse. Mais je suis arrivée au bout de la modélisation de ma méthode: de la démarche-projet d’itinérance à la démarche-projet professionnelle. Le mot clé: orientation.


Orientation par quoi? Paradoxalement, par la fait de se perdre. Par nos peurs, nos freins, nos erreurs, mais aussi par nos besoins, nos envies, nos désirs les plus profonds que nous n’avons pas encore eu le courage de manifester, les imprévus et les « je ne sais pas pourquoi mais je l’ai fait ». Ce qui nous fait le plus rêver, ce à quoi nous savons, au fond de nous, être destinés, c’est aussi ce qui nous fait le plus peur. Et nous pousse à nous distraire, à reporter au lendemain. Nous brûlons d’envie de le faire, mais ça nous brûle les mains.


Il se pourrait même que les phases d’errance soient inévitables et nécessaires pour réaliser de manière pérenne notre projet sans se brûler.


Ce que les itinérants m’ont appris, c’est que l’on parvient à changer notre vie au bout d’un long parcours, pendant lequel nous restons en alerte, attentifs à tout ce qui se passe autour de nous, on va à sa rencontre et on essaie de le comprendre. Parfois c’est une rencontre, parfois c’est une frontière fermée, un vélo qui se casse, une ampoule qui nous empêche de marcher, ou un pépin qui arrive à nos proches restés à la maison. Alors on est contraints de s’arrêter, de modifier le chemin, de rallonger les délais… de fabriquer un nouveau itinéraire.

Après-coup, les itinérants bénissent ces moments d’errance pendant lesquels, dans un premier temps, ils ont pu éprouver de la colère, de l’angoisse, de la résignation, de la frustration… au fur et à mesure, déjà pendant le voyage, ils ont transformé ces émotions en un état de confiance. Au fur et à mesure de leurs expériences diverses de voyage, ils ont renforcé cette compétence si précieuse: faire confiance.


L’environnement de l’itinérance - et de tout projet de transition: réorientation et création et innovation - n’est pas un ami ou ennemi potentiel du projet de départ. S’il fait beau, c’est un ami; si la frontière est fermée, c’est un ennemi. Non. Il est un partenaire à part entière du projet. Rien ne sert de perdre ses énergies à vouloir rétablir à chaque fois l’environnement idéal: l’environnement joue avec nous, voire même pour nous. L’environnement, on l’intègre dès le départ comme un acteur principal, comme un compagnon de route. Voyons voir ce que l’on construit ensemble.


Il en va de même du corps. Les jours passés à soigner l’ampoule, à récupérer d’une fatigue soudaine, à remettre le corps en état de marche sont des jours précieux pour comprendre ses limites, ses besoins, ses désirs profonds. Qu’est-ce qui me permet de me sentir bien dans mon corps? Comment je pourrai définir mon état de bien être corporel? Quel type de pensées s’échappent de mon esprit quand je suis fatiguée, à bout, et quand je suis en forme? Le corps est un calibre. Le corps nous aide à nous recentrer sur nos besoins et désirs profonds. Le corps ne ment jamais. Le corps est notre boussole.


La plupart des itinérants partent pour une raison précise, d’ordre ludique, sportive, culturelle, … quand ils reviennent, ils changent leur vie. Ils déménagent, se séparent ou se marient, changent de job, parfois même ils se mettent au service des autres. Après coup, ils savent reconstruire le récit qui les a menés jusque là. Jamais ils n'auraient pu le faire à l’avance parce que l’environnement et le corps ne sont pas prévisibles depuis nos esprits. Mais ils sont très actifs, et très puissants. Ce serait dommage de se passer de ces ressources capitales dans la gestion de projet. C’est aussi ce qui rend ce type de gestion de projet créative, car justement, elle fait appel à d’autres intelligences que la mentale.

Créativité corporelle, environnementale, et narrative: les outils pour la gestion créative de la projet que les itinérants m’ont offerts. Et que je me propose maintenant d’offrir à toute personne, dirigeant, manager, équipe, qui ait envie de tenter cette merveilleuse aventure qu’est l’itinérance.