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Projet de vie : pourquoi choisir en conscience plutôt qu'y aller au feeling

il y a 2 jours
9 min de lecture
Personne arrêtée sur un sentier au-dessus du lac d'Annecy, prenant le temps de réfléchir à son projet de vie

« Je préfère laisser venir. » « Je verrai bien sur le moment. » « Je le sentirai si c'est bon. »


J'entends ces phrases très souvent en début d'accompagnement. Parfois, elles viennent même de personnes qui me consultent justement parce que ce qu'elles ont laissé venir ne leur convient plus. Au moment de donner une direction consciente et réfléchie à leur projet de vie, professionnelle et souvent aussi personnelle, de se forger une vision, beaucoup résistent. Leurs raisons méritent d'être prises au sérieux : elles ne sont ni naïves ni paresseuses, elles expriment des peurs réelles ou dévoilent des croyances limitantes.


Je vous propose de les examiner une par une. L'idée n'est pas de vous faire la leçon, mais de montrer ce que l'on risque vraiment en avançant sans conscience, en se réorientant sans vision, et ce que l'on gagne à s'arrêter et s'en forger une avant de prendre un nouveau départ.


Le feeling dans un projet de vie ou uniquement professionnel : de quoi parle-t-on vraiment ?

Avancer au feeling, que l'on confond trop souvent avec une véritable intuition, c'est faire confiance à ce qui nous attire spontanément. Cela semble le choix le plus authentique et le plus libre. Mais d'où vient ce qui nous attire ?


Ce que nous ressentons comme une évidence peut être beaucoup de choses à la fois : l'empreinte de notre éducation, la suite logique de nos études, le projet que nos parents avaient pour nous, la peur de décevoir, le besoin d'être reconnu.e, un vieux regret, ou simplement l'humeur du jour. Une envie passagère et une conviction profonde peuvent produire exactement la même sensation de certitude. De l'intérieur, qui sait vraiment faire la différence ?


La recherche en psychologie de la décision éclaire utilement cette question. En 2009, Daniel Kahneman et Gary Klein, issus de deux écoles de pensée souvent présentées comme opposées, ont cherché à délimiter ce qui sépare un véritable savoir-faire spontané (qui pourrait s'apparenter à l'intuition) d'impressions trop sûres d'elles et biaisées. Leur conclusion : pour juger de la qualité d'un jugement spontané, il faut regarder si l'environnement dans lequel il se forme est prévisible, et si la personne a pu en apprendre les régularités. Le sentiment subjectif d'avoir raison ne garantit en rien la justesse du jugement (cela semble tellement évident, mais je vous jure que sur le moment on n'y pense même pas!).


Appliquons cela à un projet de vie. Les grands choix, comme changer de métier, de région ou de mode de vie, se font chaque fois dans un contexte nouveau, et leurs effets n'apparaissent que des années plus tard. Ce sont précisément les conditions dans lesquelles notre jugement spontané n'a pas pu s'éduquer.


Cela ne veut pas dire qu'il faut ignorer ce que l'on ressent. Gary Klein le dit clairement dans un entretien accordé au McKinsey Quarterly : il faut traiter son ressenti comme une donnée importante, puis l'évaluer de façon consciente et délibérée pour vérifier qu'il a du sens dans la situation. C'est la posture que je défends. Nos ressentis, y compris les plus désagréables, sont des indices, parfois même des clés. Encore faut-il prendre le temps de regarder s'il y a des portes qu'ils peuvent ouvrir.


Sept objections à une intention consciente, et ce qu'on peut leur répondre


1. « Si je mets trop d'intention, je vais me couper d'opportunités inattendues. »


Cette croyance repose sur une confusion entre intention et contrôle. Donner une direction à son projet de vie ne revient pas à tracer un itinéraire au mètre près. Les imprévus arriveront de toute façon, avec ou sans intention.


La vraie question est plutôt : que ferez-vous des imprévus ? Mon travail de thèse a montré que les voyageurs en itinérance qui réussissent à réaligner leur vie au retour sont ceux qui se préparent au mieux à affronter les aléas du voyage. Cette posture leur permet une attitude plus détendue et réceptive envers les imprévus qui se présentent inévitablement, en augmentant leurs chances d'y découvrir des opportunités inattendues. Autrement dit, l'intention ne ferme pas la porte au hasard ni aux belles surprises. Elle vous permet de ne pas vous laisser déborder par les inévitables obstacles et imprévus.


C'est toute la différence entre l'itinérance et l'errance. La personne en itinérance ne connaît pas tout son chemin, mais elle sait vers où elle marche. Celle qui erre se laisse porter, et chaque bifurcation devient une loterie.


2. « J'ai peur de perdre en fraîcheur, en plaisir de la découverte »


C'est sans doute l'objection la plus touchante. On imagine que la conscience va tout aplatir, que savoir où l'on va retire le plaisir d'y aller.


Regardez Claude Monet. Pendant près de trente ans, jusqu'à sa mort, il a peint le même bassin de nymphéas à Giverny, des dizaines et des dizaines de fois. Un seul sujet, un seul lieu, un regard d'une lenteur et d'une profondeur rares. Et pourtant, chaque toile est différente, parce que la lumière, la saison, l'heure et l'état intérieur du peintre changeaient. C'est justement l'attention qu'il portait à son environnement qui lui permettait de voir, à chaque fois, une nymphéa nouvelle. Aller admirer son travail au musée de l'Orangerie à Paris, qui consacre une exposition au rapport de Monet au temps, avec près de quarante toiles et un accent particulier sur le cycle des Nymphéas, pour y croire.


La conscience ne tue pas la découverte : elle la multiplie. C'est ce que l'on expérimente dans la marche d'inspiration. Marcher lentement, en pleine présence, en portant attention à ce qui nous entoure, fait apparaître des détails, des idées et des pistes que l'on n'aurait jamais remarqués en marchant distraitement. La fraîcheur ne vient pas de l'absence d'intention. Elle vient de la qualité du regard.


3. « La vie n'est pas une entreprise, je ne la gère pas comme un projet de travail »


Sur ce point, je suis entièrement d'accord : la vie n'est pas une entreprise, pas même notre vie professionnelle. Mais mettre de la conscience dans ses choix n'a rien à voir avec des tableaux de bord, des objectifs chiffrés et des rétroplannings.


La recherche en orientation a d'ailleurs pris ses distances avec cette vision gestionnaire. Le modèle du life designing, élaboré en 2009 par une équipe internationale réunie autour de Mark Savickas, part de cinq présupposés sur les personnes et leur vie professionnelle : des possibilités qui dépendent du contexte, des processus dynamiques, une progression non linéaire, des perspectives multiples et des motifs personnels. Sa traduction française s'intitule d'ailleurs « Construire sa vie ». On y parle de sens, de récit, de cohérence, pas de rentabilité.


Surtout, refuser de construire consciemment sa vie ne signifie pas qu'elle ne sera pas construite. Elle le sera, mais par d'autres logiques : les études qui découlaient des attentes familiales, le poste qui découlait des études, les opportunités qui se présentent, les amitiés héritées du hasard de la carte scolaire, le sport à la mode, l'idée que tant que l'argent rentre, tout va bien. Ne pas choisir sa direction, c'est souvent laisser d'autres la choisir à sa place et s'y trouver enfermé.e.


4. « Je ne sais pas ce que je veux, donc je ne peux pas me donner de direction »


On attend souvent d'y voir clair avant de commencer. C'est l'inverse qui se produit : la clarté est le résultat du travail d'introspection consciente, pas sa condition préalable.

Ne pas savoir ce que l'on veut est le point de départ le plus courant, et le plus fécond. Revenir sur sa trajectoire pour y chercher les fils rouges, observer ce qui revient malgré les changements de contexte, nommer ce qui nous met mal à l'aise et, surtout, choisir le prochain fil à tirer : tout cela fait émerger des critères de choix que l'on ne soupçonnait pas. Les outils créatifs comme l'écriture libre ou la cartographie sensible sont précisément conçus pour accéder à ce que la réflexion rationnelle seule ne parvient pas à trouver.


5. « Je veux garder toutes les portes ouvertes »


Garder toutes les options possibles semble prudent. En réalité, ne pas choisir, c'est déjà choisir : c'est laisser le temps, les circonstances ou les décisions des autres trancher à sa place. Et à force de garder toutes les portes ouvertes, on finit surtout par vivre dans les courants d'air.


Une vision consciente ne ferme pas toutes les portes. Elle permet de savoir lesquelles valent la peine d'être franchies, et lesquelles on peut fermer sans regret.


Je me souviens d'une cliente en bilan de compétences qui se demandait comment elle parviendrait à faire un choix de projet professionnel au rendez-vous suivant. Et pour cause: elle opposait beaucoup de résistance à la progression du bilan, et voulait garder un maximum d'options ouvertes pour maximiser ses chances de succès. Nous avons décelé derrière cette attitude une angoisse qui venait de loin, un besoin très ancré de réassurance: je lui ai conseillé de consulter une psychologue avant de poursuivre avec moi.


Parfois, la volonté de garder les portes ouvertes cache aussi des angoisses profondes liées à la peur de l'échec: au moins, cela sert à en prendre conscience et à entamer un travail pour soi pour la surmonter, puis de revenir à son projet professionnel.


6. « Si je regarde de trop près, je risque de tout remettre en cause »


Cette crainte est légitime. Adopter une vision précise pour son projet professionnel touche le travail, mais aussi le lieu de vie, les relations, la façon de prendre soin de soi. Seulement, l'inconfort que l'on préfère ne pas regarder ne disparaît pas. Il revient, souvent plus tard et plus fort, sous forme de lassitude, de perte d'élan ou de fatigue profonde. J'en ai fait l'expérience : mon projet de devenir chercheuse professionnelle, que j'avais construit sur un élan, sans me demander d'où il venait, s'est révélé quelques années plus tard bâti sur du sable, et j'ai fini non seulement par l'abandonner, mais pour déménager, aussi!


Les ressentis négatifs ne sont pas des ennemis à faire taire. Ils contiennent des indications précieuses sur ce qui ne nous convient plus et sur ce dont nous avons besoin pour nous réaliser sur le plan professionnel et personnel. Les regarder en face ne signifie pas tout bouleverser du jour au lendemain. Parfois, la prise de conscience confirme l'essentiel de ce qui est en place et invite à ajuster un seul élément. Parfois, elle ouvre un chantier plus vaste, que l'on peut alors mener à son rythme, plutôt que de le subir le jour où tout lâche.


7. « Prendre autant de temps pour moi, c'est égoïste »


Cette objection revient souvent chez les personnes qui exercent un métier tourné vers les autres, qui portent beaucoup de responsabilités familiales, ou qui ont été élevées dans un cadre religieux très strict. Elle part d'une belle intention altruiste, mais elle oublie une chose : un projet de vie solide ne se construit pas contre son entourage. Il se construit à la frontière entre ce que l'on est profondément et les besoins de son environnement, qu'il soit familial, social ou professionnel... et donc son entourage, au juste.


Une personne qui avance sans direction consciente finit souvent par faire peser sur ses proches son insatisfaction, sa fatigue ou ses revirements. Prendre le temps de s'interroger, c'est aussi leur offrir une présence plus stable et plus disponible.


Sentier de montagne s'ouvrant sur une vallée et un sommet au loin, esquissant une direction à suivre

Mettre de la conscience dans son projet de vie avant un nouveau départ : ce que l'on y gagne


Au fond, toutes ces objections disent la même chose : la peur de perdre quelque chose, que ce soit la spontanéité, la liberté, le plaisir ou la paix. Pourtant, on a presque toujours plus à perdre à avancer au feeling.


On y perd du temps, en détours et en projets à reconstruire. On y perd de l'énergie, en luttant contre des aléas que l'on n'avait pas vus venir parce que l'on n'avait pas regardé son propre terrain. On y perd parfois confiance en soi, en se demandant pourquoi ce qui semblait si juste ne tient pas.


À l'inverse, s'arrêter pour relire sa trajectoire, trier ses fils rouges et écouter ce que disent ses ressentis permet de se forger une vision alignée avec soi-même. Les décisions deviennent éclairées, non parce qu'elles sont garanties, mais parce qu'elles sont comprises. Et quand l'imprévu arrive, on dispose d'un cap pour l'accueillir plutôt que d'être emporté.e par lui.


Il y a des moments où la vie nous demande de nous arrêter, de nous interroger sur le sens que nous lui avons donné jusqu'ici et sur la direction à lui donner pour la suite. Ces moments ne sont pas du temps perdu. Ce sont ceux où il vaut mieux prendre conscience avant de prendre un nouveau départ.


Sources

Kahneman, D. et Klein, G. (2009). Conditions for intuitive expertise: A failure to disagree. American Psychologist, 64(6), 515‑526. https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/19739881/

Sibony, O. et Lovallo, D. (entretien avec D. Kahneman et G. Klein). Strategic decisions: When can you trust your gut? McKinsey Quarterly. https://www.mckinsey.com/capabilities/strategy-and-corporate-finance/our-insights/strategic-decisions-when-can-you-trust-your-gut

Savickas, M. L. et al. (2009). Construire sa vie (Life designing) : un paradigme pour l'orientation au 21e siècle. L'orientation scolaire et professionnelle, 39/1. https://journals.openedition.org/osp/2401

Musée de l'Orangerie, exposition Monet, peindre le temps. https://www.musee-orangerie.fr/fr/programme/agenda/expositions/monet-peindre-le-temps


Pour aller plus loin

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Art de l'Itinérance est un organisme de formation certifié Qualiopi pour les actions de formation et les bilans de compétences.


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