Une ou plusieurs créativités ? Explorer la créativité générative.

Mis à jour : 17 sept. 2020




Disons-le clairement et dès le départ, la créativité n’a pas toujours bonne presse, hormis parmi les consultants, facilitateurs, et formateurs en créativité. Chez les professionnels de l’innovation, elle renvoie souvent à une nébuleuse de techniques qui ont surtout le mérite de changer du quotidien (ce qui peut être un objectif tout à fait honorable de team building). De temps en temps, une technique émerge en tant que must do (le Design Thinking par exemple), mais les résultats concrets ne sont jamais mesurés (avez-vous déjà vu des statistiques de réussite de projets conduits à l’aide de techniques de créativité en France ?). Le flou règne quant à l’efficacité de la créativité en entreprise. Les ingénieurs se demandent avant tout comment elle fonctionne et pourquoi y recourir serait plus avantageux que de continuer avec les techniques d’innovation déjà connues. Là aussi, peu de réponses. En effet, jusqu’ici, en France, on forme aux techniques mais pas à la théorie globale de la créativité. De plus, on manque cruellement de formations initiales, de niveau académique, en théorie de la créativité (elles existent aux Etats-Unis, où il y a également pléthore de littérature scientifique à ce sujet). Pire, parfois la créativité est associée à l’égarement, au futile, à l’inutile en somme.


Ces mots résonnent étrangement en moi, car on pourrait également les associer à l’itinérance, cette pratique touristique nomade qui consiste à modifier son itinéraire au gré des imprévus et des désirs. Seulement voilà, d’après mes recherches sur des centaines d’itinérants, il apparaît que cette pratique peut être véritablement créative et innovante. La moitié des pratiquants réalisent un changement de vie au retour du voyage (du simple déménagement au changement de métier, à la création d’entreprise, à l’engagement humanitaire …), tout en se réalignant davantage avec leurs besoins et aspirations profondes. Ils représentent alors un défi à la croyance que l’égarement, le futile, et l’inutile ne seraient pas créatifs, ou peut être-même suggère que ces trois notions ne seraient qu’en apparence des caractéristiques de la créativité, ou soyons fous, qu’il s’agit bien de ce qui la caractérise dans certaines conditions, mais pas à d’autres. Il y aurait peut-être différents types de créativité, et seulement certains seraient véritablement efficaces, notamment pour concrétiser un projet d’innovation.


La réponse à la question: comment générer concrètement du nouveau par la créativité ? Serait aussi la réponse à la question: comment réaliser une itinérance sans s’égarer ?

Selon les experts de la gestion de projet, les deux obstacles majeurs à une conduite de projet innovant sont : d’une part, des objectifs trop précis et limités à la dimension instrumentale, technique ; et, d’autre part, une démarche exclusivement d’anticipation et de convergence par rapport à ces objectifs. Les méthodes dites agiles, les méthodes participatives, la technique de l’intelligence collective, le Design Thinking, ont entamé une remise en question et des premières solutions à ce problème, notamment la prise en compte des besoins des utilisateurs, de leurs motivations et valeurs. Mais elles ont eu tendance à fragmenter le projet en plusieurs enjeux mineurs, perdant de vue la notion même d’objectif ou sens global. L’anticipation a été maintenue, quand bien même dans une démarche par itération, étayant la perte de sens, et donc d’efficacité.

Or, ce qui est intéressant dans l’itinérance, c’est que le changement opéré au retour est rarement projeté en tant qu’objectif dès le départ. L’objectif final que le changement traduit émerge au fur et à mesure du voyage. De plus, à une posture d’anticipation et respect de l’itinéraire (typique par exemple des pratiques plus classiques de la randonnée ou du cyclotourisme), se substitue une posture d’accueil et intégration de l’imprévu, sans toutefois s’égarer. Et pourtant, ça marche!


Certes, il y a un but conscient dès le départ, rationnel et mesurable : aller de A à B (voire revenir à A) ; et parfois même une motivation liée à des valeurs sportives, naturalistes, culturelles, politiques, etc (identifier un maximum d’espèces d’arbre, aller à la rencontre de tous les potiers qui se trouvent sur mon chemin, rencontrer des femmes entrepreneures, …). Mais la création finale n’est pas une traduction littérale de ces objectifs-là. Un autre objectif, plus profond, d’articulation du projet d’itinérance au projet de vie, se fabrique chemin faisant. Il est certes étayé, nourri, coloré, par les deux autres (le but et la motivation), qui sont des conditions nécessaires mais pas suffisantes. Ce ne sont que des ingrédients de la recette finale. Seuls les itinérants qui parviennent, au retour, à identifier et exprimer l’articulation entre projet d’itinérance et projet de vie parviennent à réaliser un changement durable à la fin. Non seulement ils n’ont pas abandonné l’objectif pour être créatifs, ils en ont créé un chemin faisant qui a trait au sens global. Et, cerise sur le gâteau, cet objectif peut avoir une répercussion sociale, apporter quelque chose à la communauté où ils choisissent de vivre, faire évoluer un tant soit peu la société.


Comment se créé cet objectif profond et global chemin faisant ? Justement en substituant la logique d’anticipation par une logique d’accueil, d’intégration, d’apprentissage de l’imprévu. C’est l’imprévu, et plus largement l’altérité rencontrée pendant le voyage (l’environnement dans toute sa diversité, les événements …) qui vont faire pivoter le but et la motivation vers un sens global, lié à sa trajectoire de vie passée, présente, et future qui se joue le long du chemin. Qui donne un sens à la fois au voyage, au retour, et au vécu d’avant voyage. En ce sens l’environnement traversé pendant l’itinérance joue un véritable rôle de stimuli créatif, en tant qu’altérité ultime pour nous êtres humains. Les idées des autres, ce sont toujours des idées d’êtres humains; les configurations et événements comportant de l’humain et du non-humain nous aiguillent vers le véritablement original, nouveau, et en même temps utile pour notre société, qui inclut, s’appuie sur, a besoin du non-humain. Non seulement les itinérants ne tentent pas de diminuer le risque et l’inconnu, ils s’en nourrissent pour concevoir un projet de vie véritablement créatif c’est à dire original et pertinent dans leur environnement de vie.


Si l’on reste fixé sur le but ou la motivation, on reste fixé à son cadre de référence d’avant départ. Si on s’appuie dessus tout en s’ouvrant aux enseignements de l’imprévu, de l’altérité, on change ce cadre sans s’égarer. On donne un sens plus pertinent à nos buts et motivations de départ. La véritable innovation, à distinguer de l’adaptation, est celle qui change la structure préexistante pour parvenir à une création originale et pertinente. Il s’agit de la créativité générative, qui change de manière cohérente et durable le cadre et produit du profondément nouveau, à distinguer de la créativité adaptative, qui sort du cadre pour mieux s’y réadapter après.


Dans la créativité adaptative, l’individu répond tout le long du chemin à une contrainte ou un besoin préexistants; dans la créativité générative, l’individu est dans une posture apprenante, de recherche, où il découvre un nouveau besoin, plus profond et radical, qui ouvre vers des solutions durables. Il peut alors anticiper non pas les risques ou les imprévus qui pourraient entraver la satisfaction de son besoin, mais les opportunités ou les futures problématiques que lui-même ou la vie en société pourraient rencontrer, en suivant le chemin d’émergence de ce nouveau besoin. Evidemment, les deux sont très utiles, elles ne vont pas être utilisées dans les mêmes circonstances. Lorsqu’on cherche l’innovation, et pas uniquement la résolution de problèmes, la créativité générative semble particulièrement adaptée.


Qui sont ces 50% d’itinérants qui finissent par faire véritablement de l’itinérance, c’est à dire intégrer l’imprévu et changer leur vie au retour ? De manière assez surprenante à première vue, une constante apparaît dans leur trajectoire de vie passée. Ils ont vécu des discontinuités dans leurs trajectoires familiales (divorce des parents, perte d’un parent…), affectives (leur propre divorce, perte d’un enfant…), professionnelles, (licenciement, démission…), physique (abus, maladie grave…). En d’autres termes, leur cadre de référence s’est éclaté au moins une fois malgré eux. Mais, s’ils sont là pour réaliser une itinérance, revenir et opérer un changement dans leur vie, c’est que 1. ils ont survécu; 2. ils ont expérimenté la fécondité d’un tel éclatement du cadre, et plus ou moins consciemment ils la réactivent dans leur pratique touristique, comme un moment de ressourcement pour se réaligner et évoluer. Plus encore, ces personnes partent très souvent quand il leur arrive un nouveau (petit) éclatement du cadre, subi ou même souhaité: ils peuvent avoir été licenciés ou quittés, mais aussi ils vont changer de travail, se marier, …


Dans un ouvrage de 1993, « Creating Minds », Howard Gardner (l’inventeur des intelligences multiples) affirme que le processus créatif démarre lorsque l’individu vit une asynchronie (c’est à dire un manque de cohérence) parmi ces trois dimensions: l’intelligence individuelle, le domaine d’action, la communauté de vie. Cette asynchronie provoque une situation de marginalité et augmente donc la « dose » d’altérité, d’incertitude, dans sa situation de vie.


« Les individus qui évitent tout type d’asynchronie peuvent bien être des prodiges ou des experts, mais ils sont peu susceptibles de devenir des gens créatifs ; ceux qui éprouvent l’asynchronie partout peuvent en être submergés. J’ai émis l’hypothèse qu’un individu sera jugé créatif dans la mesure où il ou elle comporte plusieurs asynchronies et pourtant peut supporter la contrainte concomitante »


L’itinérance offre une occasion idéale de faire fructifier cette asynchronie car elle permet de s’y égarer tout en gardant un pied dans l’itinéraire.


L’itinérance est une école de la créativité générative grandeur nature car elle comporte des imprévus et de l’altérité de toute part, qu’il faut intégrer pour arriver au bout du voyage et satisfaire sa motivation. Et, plus encore, qui permet de réaliser un changement de vie (de cadre) qui nourrit le sens de notre place (en tant qu’individus, entreprises, équipes, associations…) dans le monde. S’en inspirer pour conduire ses projets professionnels peut mener alors à des innovations qui permettent de réaligner besoins individuels et collectifs.