Traverser l'incertitude avec l'aide des autres

Mis à jour : 17 sept. 2020

26 mai 2019, combe Laval, Vercors. Ma mission de recherche sur l’itinérance pour trois Parcs Naturels Régionaux touche à sa fin. Je pratique une dernière itinérance seule me donnant comme but de trouver et d’emprunter un raccourci pour descendre de la croix de Saint Laurent vers le village homonyme au début de la partie orientale de la combe. Ce raccourci permet d’éviter de repasser par le chemin balisé que je viens d’emprunter et qui traverse la serre Châtelard. Il s’agira ensuite de récupérer le chemin balisé qui bifurque en descendant de celui de la serre.


Il s’agit d’un chemin noir, non balisé, marqué à traits sur la carte IGN. En gros, cela veut dire que la trace existe, mais qu’elle est peu entretenue et très irrégulière: à traits on peut la deviner, à d’autres on la perd, à d’autres encore on la retrouve.


Et dans les faits, au début, il s’agit d’un chemin étroit mais bien visible, ensuite il se resserre de plus en plus et surtout, les branches des arbres commencent à l’envahir. La trace demeure, mais c’est un chemin pour les sangliers, pas pour les êtres humains! Je suis euphorique, je prends beaucoup de plaisir à esquiver les branches, à me pencher pour passer, à modeler ma posture selon la configuration du chemin. Mille idées fourmillent dans ma tête, sur la nécessité de s’adapter aux aléas de la vie, etc… perdue dans mes pensées, je perds aussi complètement la trace de mon chemin.


Je suis prise subitement de colère: mais quelle mouche m’a piquée de tenter ce raccourci, alors qu’une voie très facile se présentait à moi, il s’agissait juste d’accepter de passer par le même chemin qu’à l’allée, après tout !? Je suis en colère envers moi-même, et je décide de rebrousser chemin. Piquée par les ronces, de la fatigue accumulée dans mes jambes après déjà quelques heures de marche, je remonte. Mais par où? Agitée comme je suis, je ne parviens même pas à retrouver le chemin que je viens d’emprunter. Des ronces partout. Je regarde vers le bas. Après tout, je vois le village, il n’est pas si loin, si je continue vers l’est en gardant à peu près la même altitude je devrai arriver au chemin balisé qui m’y mènera tout droit. Je tente cette option.


Des ronces, encore des ronces. Ma respiration s’accélère. Je commence à trembler légèrement. Je reconnais les signes de l’angoisse qui monte. La pente est de plus en plus escarpée. J’aperçois un gros rocher qui barre le passage vers le chemin balisé. Je regarde ma carte IGN sur mon smartphone, je vois où je suis. Je suis vraiment à quelques dizaines de mètres du chemin balisé, mais ce foutu rocher m’empêche de le rejoindre. Vers le bas, une forêt de ronces. Vers le haut, une forêt de ronces. Ca a l’air néanmoins plus court en contournant le rocher par le bas. J’y vais. Bientôt je me rends compte que c’est impossible, trop de ronces, trop de pente, je risque de glisser et me parachuter sur les champs en contrebas, et d’après la carte, il y a d’autres petits rochers plus bas… crise d’angoisse.

J’appelle mon mari qui est chez nous et qui est sur le point de partir pour me rejoindre dans le Vercors. Nous avons rendez-vous à la chambre d’hôte dans quelques heures. Je lui envoie des captures d’écran de ma position tout en pleurant. J’appelle, j’écoute ses conseils, je raccroche, je tente de les appliquer, je reprends une capture d’écran, et ainsi de suite. L’angoisse laisse de plus en plus de place au désespoir et aux larmes, mais ça me fait du bien, ça me détend, ça me restitue un peu de lucidité. Je veux m’en sortir. Je vais m’en sortir.

Je passe par des phases de frustration parce qu’il m’a conseillé de remonter et contourner le rocher par le haut mais je n’ai plus beaucoup de forces. J’y arrive par moments. J’éprouve de la satisfaction, je suis en train de me calmer. Puis c’est à nouveau difficile, je me dis que je ne vais pas y arriver. Petit à petit, je parviens à contourner le rocher par le haut, à force de stratagèmes et d’efforts physiques. Je retrouve même la trace du raccourci que je voulais suivre au début, le revoilà, très étroit mais visible.


Et puis, alors que je m’attendais encore à quelques minutes de crapahute insensée, je le vois. Le chemin balisé. Celui qui bifurque vers le bas à partir du chemin de la serre Châtelard et que j’aurais du prendre dès le début. Une sensation de calme m’envahit. Je suis épuisée, mais tellement heureuse de retrouver un chemin balisé, bien tracé! J’ai à nouveau confiance. Je reprends goût à mon itinérance. En descendant vers le village, je me dis que je viens d’apprendre quelque chose de très important. Sur moi, sur mon couple, sur les relations avec les autres en général.


Cette itinérance, comme d’autres que j’ai réalisées et celles des dizaines d’itinérant.e.s que j’ai étudié.e.s, m’a appris que nous ne sommes jamais seul.e.s face aux imprévus et aux incertitudes de la vie. Sur le chemin d’une marche comme celle que j’ai vécu, face à l’impossibilité de s’orienter, nous passons par toutes les phases émotionnelles du deuil: déni euphorique, colère, angoisse, désespoir, négociation, solution, intégration. Il y a un parallèle très intéressant à faire entre les modalités sensorielles et émotionnelles de la réaction face à l’imprévu en itinérance et les phases du deuil.


Mais il y a encore plus intéressant: nous ne pouvons prétendre traverser ces phases seul.e. Nous avons toutes et tous des compagnon.ne.s de route, même s’ils ne sont pas physiquement avec nous; des mentors, des ami.e.s; ils ont des ressources formidables à nous apporter. Ils sont nos ressources. Nous pouvons les intégrer dans notre chemin de transformation personnelle. Nous avons à les intégrer car la vie n’est pas faite pour la vivre en vase clos. Nous sommes là les uns pour les autres, nous sommes les uns la force des autres.


Et vous, à qui pouvez-vous demander du soutien aujourd’hui pour faire face à l’imprévu et à l’incertitude? A qui pouvez-vous en donner?




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