Relancer le tourisme. Et si on essayait d’habiter le monde au lieu de le consommer ?

Mis à jour : 17 sept. 2020


Août 2017. Je fais la queue à la caisse d’un tout petit supermarché dans le village côtier de Taïba, état de Cearà, Brésil. A peine sortie de mes calculs relatifs au nombre nécessaire de paquets de pain de mie et de bananes pour nourrir quatre adultes et surtout, huit adolescent.e.s qui font du surf du matin au soir, je perçois un silence pesant autour de moi. Et puis des regards. Insistants. Sur mon cadis, sur les denrées alimentaires que je suis en train de poser sur le tapis roulant de la caisse. Et puis, sur l’argent que je sors pour les payer. A ce moment précis, une intense émotion de honte m’envahit. La poitrine se resserre, mon dos se voûte en espérant me cacher définitivement des regards. Je prends conscience que je suis en train de débourser une somme probablement égale, sinon supérieure, au gain mensuel moyen d’un habitant moyen de Taïba. Que je vais probablement manger en un soir plus qu’il va manger en un ou deux jours.


Qu’est-ce que je fais là? Passe le fait que je ne fais pas de surf, que je déteste le vent, et que je passe mes journées à faire du rangement dans le dortoir commun des ados. Non, je ne fais pas à manger car nous avons du personnel de maison qui le fait pour nous. Ni le ménage. Ma prof de pilates d’Annecy passe aussi ces vacances ici en même temps que nous, et ses cours rendent mes journées très agréables. N’empêche, la question est posée. Nous sommes arrivés, nous dévalisons le supermarché et le distributeur automatique tous les deux jours, nous nous faisons servir par un couple de locaux, nous faisons des barbecues le soir de pleine lune sur la plage servis par des locaux. Certes, nous sommes dans un endroit peu connu, moins fréquenté que Fortaleza, avec des pêcheurs qui partent au petit matin sous les pilotis de notre maison écologique. Peut-être nous postons un peu moins que d’autres des selfies sur la plage et nous assistons un peu plus que d’autres au cours de capoeira du village le soir. Nous ne sommes pas arrivés sur cette plage au bord d’un gros bateau à moteur truffé de touristes qui vont faire fuir les poissons et salir de crème solaire la barrière coralline. Certes. Mais bon. Nous sommes des touristes. Nos activités ne sont tout simplement pas les mêmes que celles des habitants. Et les habitants doivent modifier les leurs, se mettant à notre service, pour nous permettre de les réaliser.


Que ce soit clair. Je suis au courant que le tourisme est une activité économique très lucrative pour les populations locales. Très simple à mettre en oeuvre et aux gains immédiats. Cependant quelque chose coince dans les relations que cette activité engendre dans les différents pays du monde où elle a lieu. Les relations entre le touriste et l’habitant. Les relations entre le touriste, l’habitant, et l’environnement. Au lieu de développer des relations spontanées, réciproques, et équitables avec leurs semblables - les êtres humains que nous sommes toutes et tous -, touristes et habitants développent entre eux des relations où le pays, la ville, le monument, l’habitant même, jouent le rôle de médiateur. Au lieu de s’intégrer et de participer à générer l’écosystème local végétal, animal, et humain, les touristes y créent une rupture, pour assouvir un désir d’ailleurs.


Je ne nie pas les bénéfices de la découverte d’autres cultures, paysages, modes de vie. Bien au contraire. Mais est-on sûr à 100% que quand on part en croisière à plusieurs milliers de personnes sur le même navire on a accès à l’altérité des pays que l’on visite ? Que quand on est accompagné par un guide dédié aux touristes de certaines nationalités on se met en position de découvrir et être touchés par la diversité culturelle ? Que quand on passe ses journées à faire du surf sur des plages paradisiaques, qui pour les habitants sont avant tout une source de survie par la pêche, on est en train de respecter l’ailleurs que l’on cherche à capter et à intégrer ? Que quand on skie une semaine d’affilé, toute la journée, sur les pentes enneigées d’une petite station suisse ou autrichienne, on n’est pas en train de détruire les paysages dont on rêve le reste de l’année ? Que quand on assiste à la traite des vaches du fermier du coin, chez qui on passe un après-midi pluvieux parce que nous ne savons pas comment occuper nos enfants en vacances l’été au bord du lac, on n’est pas en train d’adopter un regard condescendant ? Quant au besoin de plaisir et détente, il y a bien d’autres moyen de s’en procurer que de se déplacer si loin, et surtout là où les habitants ne connaissent pas ces notions car leur but principal est la survie.


Ce n’est pas parce que c’est possible et que ça donne à manger à des personnes qui par ailleurs ont du mal à joindre les deux bouts que c’est forcément bien. Des tonnes de nourriture bourrée de sucres raffinés ont été rendues disponibles ces dernières années dans nos supermarchés. A bas coût. Certes, plus de personnes ont mangé à leur faim, des cadres et des employés et des ouvriers ont eu du travail dans l’industrie et la distribution, mais cela a généré une augmentation sidérante de l’obésité et du diabète. Notre population occidentale est très malade. Sans cette nourriture on serait probablement en meilleure santé, on connaitrait les règles de base d’un repas équilibré, et on saurait tous cuisiner. Sans tourisme, les habitants auraient peut être développé d’autres activités pour assurer leur survie et même leur bien-être.


Et puis. S’est-on posé véritablement la question du besoin et du désir des habitants des pays que l’on visite en touriste ? Avons-nous envisagé ne serait-ce qu’un temps la possibilité que ces personnes puissent en avoir, des besoins et des désirs, différents des nôtres ? Et qu’ils puissent réellement participer à la mise en oeuvre d’un plan touristique dans leurs terres? Leur a-t-on laissé la parole, la possibilité de s’exprimer, dans leur langage ? Leur a-t-on laissé le choix ? Ils avaient peut être des idées pas si saugrenues que ça. Quels ont été les moyens mis en place pour les convaincre ? Et aujourd’hui, savons-nous comment ils appréhendent la situation ? Comment se sentent-ils au fond, heureux, en paix avec eux-mêmes ? Je ne parle pas que de contrées lointaines, il serait intéressant d’aller interviewer en toute franchise ne serait-ce que les habitants de villes ou stations touristiques françaises ou autres européennes.


Proposer des visites de coins reculés, des « expériences » inédites, est-ce bien la solution ? Le problème n’est pas, selon moi, ce que l’on fait. Le problème c’est comment on le fait. C’est la posture de la « visite » justement. Qu’il s’agisse de voir ou de ressentir, dans des lieux « mainstream » ou « niche ». Cette posture nous pose d’emblée en dehors des situations que nous vivons car nous n’y participons pas concrètement. Nous ne contribuons en rien à leur déroulement. Nous en jouissons, au mieux nous apprenons. Mais nous avons littéralement déplacé ciel et terre pour cela. Nous avons pollué, et nous avons juste apporté de l’argent. Ce qui ne peut pas grand chose à la survie de la diversité humaine et de la biodiversité, sans lesquelles on peut amasser tout l’argent que l’on veut, nous allons droit au mur.


Une autre forme de tourisme est possible qui ne s’appellerait peut-être plus tourisme. Il s’agirait moins de consommer le monde que de s’y comporter partout comme un habitant. Il ne s’agirait plus de tourisme mais d’habitation temporaire. Apporter de l’aide là où il y en a besoin. Participer aux activités éducatives, culturelles des habitants. Préparer à manger avec eux, dormir chez eux, traire leurs vaches. S’il est vrai que l’on part pour découvrir des nouvelles cultures, agir et vivre comme un habitant, avec les habitants, c’est une des manière les plus efficaces d’y parvenir. Si en revanche le but c’est juste se détendre après une année de travail, il y a plein d’endroits tout proches où le faire, et où cela fait partie des habitudes des habitants de le faire.


Mais encore. Apprendre les histoires des personnages locaux, des grands événements qui les ont marqués, et comprendre si cela peut avoir un sens pour nous. Se demander pourquoi on veut aller quelque part. Pourquoi. Est-ce que cela a un sens par rapport à ma trajectoire de vie? Est-ce que ce voyage peut m’enrichir? Qu’est-ce que j’ai à apporter aux habitants que je rencontrerai, à part l’argent ? Qu’est-ce que je peux faire pour aider ? Qu’est-ce que je peux faire pour que leur culture, leur mode de vie, eux-mêmes, restent vivants ? Pour que nous tous, au final, restions vivants ?