Innovation : de l’agilité de l’équilibriste à la résilience de l’itinérant

Mis à jour : 17 sept. 2020

Il y a un consensus qui consiste à dire que ce que la crise sanitaire et économique que nous traversons actuellement nous apprend, c’est l’importance des liens, des relations, qu’entretiennent entre eux les individus, les entreprises, les associations, les institutions, tout acteur social dans la chaîne de production, d’approvisionnement, et de distribution d’offres et services. Ces relations sont d’une importance capitale car elles assurent la survie et le bien-être de nos sociétés.


Quelles sont les conséquences de cette prise de conscience et de cette nouvelle réalité sur le processus d’innovation d’une entreprise? Je vous partage quelques réflexions personnelles.


Avant, on réfléchissait dans le cadre de notre périmètre d’action, tenant pour acquis que d’autres acteurs dont on dépendait allaient nous fournir ce qui en sortait. Maintenant, nous avons à réfléchir à tout notre système de relations d’interdépendance, se rendant compte que nous générons aussi une contribution spécifique au fonctionnement de la société toute entière, au maintien de ce qui « fait société ».


Avant, on avait démarré une réflexion autour du sens de l’activité économique au-delà du profit, sens qui se limitait le plus souvent aux motivations personnelles ou des équipes par rapport aux valeurs de l’entreprise, et à l’écologie. Maintenant, il s’agit de créer dans nos entreprises des micro-sociétés, tels de micro-organismes qui composent un organisme plus grand, la société toute entière - au niveau local, régional, national. Plus que de fédérer des équipes autour d’un sens commun, il est question d’attribuer à chaque membre une place et un rôle précis au maintien de ce micro-organisme.


Avant, pour produire et trier des idées, on s’enfermait entre experts et collaborateurs pour mobiliser nos bibliothèques intellectuelles et faire cadrer l’équation entre motivations personnelles, valeurs de l’entreprise, profit, respect de l’environnement. Aujourd’hui, cela devient nécessaire de tester les liens que chaque idée génère dans notre environnement - entendu au sens large d’environnement d’action : physique, matériel, humain, événementiel…. pour en évaluer la viabilité et la pérennité.


Avant, on pointait nos projecteurs sur les usages de nos consommateurs ou les opinions des professionnels pour peaufiner nos projets. Maintenant, on pourrait plutôt s’inspirer d’histoires de créations et de créateurs qui ont surmonté divers obstacles et sont parvenus au succès, pour y déceler une juste posture relationnelle avec leur environnement d’action.

Avant, on regardait les différentes parties d’un modèle économique et les connexions entre elles, en réitérant les configurations possibles jusqu’à obtenir un équilibre satisfaisant. Aujourd’hui, cet équilibre s’est écroulé de manière imprévue et soudaine, montrant que l’équilibre est toujours précaire, et nous avons intérêt à voir le modèle économique comme un récit, toujours apte à recueillir et intégrer l’imprévu venant de l’extérieur pour modifier l’étape suivante et celle d’après, et ainsi de suite.


En synthèse, aujourd’hui nous aurions intérêt à passer d’une vision compartimentée de notre activité à une vision relationnelle de celle-ci, en pratiquant ces liens pour mieux les comprendre et les faire fonctionner, laissant s’éclore des nouvelles idées, de nouveaux projets d’innovation, originaux et durables.


En innovation et plus précisément en créativité, nous avons intérêt à passer de l’agilité de l’équilibriste à la résilience de l’itinérant.


Cela passerait par l’accueil de trois grands principes que les itinérants, ces personnes qui partent en voyage à pied, ou à vélo, et qui au retour opèrent des changements heureux et durables dans leurs vies, m’ont appris pendant les huit ans de recherche que je leur ai consacrés, tout en continuant à exercer mon métier de consultante en créativité et innovation:

  • Au début d’une itinérance comme d’un processus d’innovation, nous pouvons avoir une idée claire de notre but - réaliser un itinéraire, soit en langage entrepreneurial inventer un nouveau produit ou service pour répondre à un besoin spécifique et générer de nouveaux revenus. Nous pouvons également avoir une idée assez claire de notre motivation ou valeur de référence - découvrir d’autres cultures pour un itinérant, par exemple, et dans le monde l’entreprise, des valeurs que l’on peaufine le plus souvent au cours d’études de marché : l’écologie par exemple. Mais nous n’avons pas, et ne pouvons pas, avoir une idée claire de comment cette offre changera la configuration des habitudes et de la vie de ses destinataires, de ce que ce produit leur apportera concrètement, et donc de la raison profonde pour laquelle nous sommes en train d’initier ce processus d’innovation ou de partir en itinérance. Car cette raison nous allons la découvrir en faisant, et elle nourrira notre projet jusqu’à parfois le modifier profondément, voire le changer complètement. Car ce qui mobilise véritablement nos énergies, ce qui nous pousse à innover, à changer, le fameux sens que l’on recherche, c’est ce que nous serons capables d’apporter concrètement à notre environnement d’action - la planète, certes, et tout ce qui s’y passe, mais aussi les autres êtres humains, tous les autres, y compris les autres avec lesquels nous ne nous sentons pas à l’aise, avec lesquels un accord doit être trouvé. Ce qui mobilise véritablement nos énergies, c’est ce qui nous rendra concrètement utiles


  • Pendant un processus d’innovation nous passons inévitablement par des étapes qui se passeront bien, où nous recueillerons par exemple du soutien et commencerons à gagner quelques batailles, mais aussi par des étapes qui nous ferons nous remettre en question: par nos peurs, nos hésitations, et par toute sorte d’imprévus qui se produiront. Dépenser de l’énergie précieuse pour anticiper toutes les résistances et tous les types d’imprévus qui pourraient se produire est une entreprise folle, d’autant plus aujourd’hui que nous sommes conscients qu’un tout petit virus chinois peut immobiliser l’activité économique de la planète entière. Imaginez tout ce qui pourrait se passer d’autre… on a intérêt à mobiliser notre énergie autrement


  • Ce pourquoi il vaut la peine de mobiliser ses énergies, celles des chefs de projet, des équipes, des directeurs de l’innovation, et des consultants en innovation, c’est le développement de la capacité de résilience. La résilience est un processus en mouvement, une forme de créativité corporelle qui se déploie notamment au contact avec les peurs et les traumatismes. Les peurs et les traumatismes - nos imprévus - nous prennent au ventre, dans nos corps, physiologiquement, via les émotions. La résilience est une forme de créativité corporelle parce qu’elle utilise notre intelligence sensorielle et émotionnelle, y compris et surtout pour appréhender et analyser nos peurs. C’est aussi une créativité environnementale, car elle s’appuie sur toute ressource qui nous provient de l’extérieur, y compris et surtout les imprévus, mais aussi les êtres humains qui partagent avec nous le même chemin, parmi lesquels des compagnons de route, des soutiens, des mentors… Enfin, c’est une créativité narrative, car ce mouvement le long d’étapes suture un fil rompu, recoud les lambeaux de l’incertitude en fabricant un sens dans un récit plus vaste et cohérent, qui nous rassure sur la capacité que nous aurons à le continuer, potentiellement à l’infini


Pour devenir un itinérant résilient en ce contexte de crise, il faudra sans doute accepter d’avoir à vivre une phase un peu laborieuse, relativement longue et exigeante d'engagement et de lucidité, pour opérer la transition. Une phase où l'on pratique divers itinéraires pour s'inspirer, se retenant d’imaginer a priori des solutions concrètes pour un demain qui est loin d’être là, pour véritablement faire éclore le nouveau sens - quelle contribution concrète au système de relations dans l’environnement d’action ? - à donner à ses projets. Une fois ce labeur réalisé, une fois la contribution précise, concrète, et durable, au système identifiée, tout ira plus vite, coulera de source, et l’itinérant résilient qui sait, dépassera même l’agile équilibriste.

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